Voici une synthèse d’une des œuvres principales d’Henri Lefebvre, philosophe français qui a importé le marxisme en France.
Marx renverse l’approche hégélienne de la dialectique. Hegel pensait le primat du sujet sur l’objet au sein de la médiation dialectique. Le mouvement de l’esprit, de la pensée, vers l’objet prime sur l’existence sociale et matérielle de la réalité mondaine dans le réalisme hégélien. Chez Hegel, il y a coïncidence entre la pensée et le mouvement du monde. Chez Marx, c’est la société qui prime sur l’individu. En ce sens la philosophie marxiste met en exergue une forme de matérialisme naturaliste. La société est le médian à travers lequel l’être social existe. L’extériorité matérielle est ainsi le primat par lequel l’être social se réalise. Autrement dit, les conditions d’existence déterminent la conscience. La réalité du sujet marxiste – le concret véritable humain – s’inscrit au sein d’un ensemble de rapports sociaux. Selon Marx, l’hégélianisme retranscrit l’idéologie bourgeoise dominante. Il s’agit alors de renverser/transformer cet ordre afin de donner un sens nouveau – pleinement émancipé – à l’existence humaine. L’idéalisme hégélien, spiritualisme absolu d’un sujet contemplatif et passif – ce que Marx appelle une « abstraction philosophique spéculative » – est remplacé par le matérialisme, c’est à dire l’interaction entre les rapports sociaux de production et l’être social, actif, pratique et concret. Ainsi, « l’universalité concrète, véritable, est fondée sur la praxis ».[1] À travers le dépassement de l’hégélianisme, la praxis marxiste permet au sujet de se réaliser en tant que puissance créatrice totale. Il apparait ainsi l’idée qu’il existe au sein de la société toujours quelque chose de transcendant, quelque chose qui soumet, aliène l’individu à travers un phénomène abstractif. Comment alors penser le dépassement de quelque chose qui nous dépasse ? Marx propose de dépasser les processus abstractifs et aliénants afin de penser un sujet complet et concret, libre dans une communauté libre. Face au processus aliénant – réifiant – du processus idéologique bourgeois dominant, il s’agit de modifier les conditions d’existence du sujet – le prolétariat chez Marx – afin de lui permettre un nouveau déploiement de ces virtualités.
Le matérialisme dialectique dépasse cependant le simple « économisme » (les catégories économiques) afin de retranscrire le mouvement total de la réalité. L’économisme ne fait que participer partiellement au mouvement dialectique total du monde. La logique productiviste – les rapports de production à croissance exponentielle – incarne une injustice intrinsèque dans le sens où elle détruit tout ce qui ne s’inscrit pas dans la logique concurrentielle. Le matérialisme dialectique reconstitue complètement le concret dans son mouvement interne.[2] Le concret est la synthèse de plusieurs déterminations, l’unité du multiple. Marx identifie la matière à son contenu, c’est à partir de celui-ci que le mouvement dialectique prend forme. La dialectique est une pensée du contenu. C’est la connaissance du contenu à travers ses diverses formes qui rend le mouvement dialectique pleinement opérant. Le processus de déshumanisation perpétué par l’intermédiaire des rapports marchands et monétaires masque le caractère humain, direct et vitalement naturel de l’individu.
À cet égard, il existe une « métaphysique » du processus de fétichisation, à savoir la domination de la matière, des rapports monétaires et marchands sur le sujet soumis. La soumission de l’individu aux rapports marchands abstractise le rapport de l’être social aux choses. Par ailleurs le phénomène fétichiste – selon Marx – dissimule la réalité sociale à travers la facticité, la partialité, l’illusion et le vice engendré par les abstractions marchande et monétaire. Il y a un rôle déterminant et irréductible de la dialectique. Le sujet peut échapper et doit dépasser les « fatalités » économiques par la voie et l’énergie pratique. Il reste cependant soumis aux lois « mystérieuses » et abstractives fétichisantes. Le « mystère social » (religion et fétichisme) doit être en ce sens dépassé. C’est une fois avoir compris le caractère provisoire de la « logique capitaliste » que l’acte de dépassement de l’individu deviendra pleinement créateur. L’individu doit dépasser le fétiche – réintégration du contenu dans la vie concrète – pour parvenir à un plein épanouissement. La méthode dialectique permet à l’homme de s’élever au plus haut point de sa finitude. Elle est ce qui doit lui permettre de transformer le monde. L’action est le dernier levier pour réaliser la transformation. La dialectique s’impose à l’esprit et la véracité de la dialectique réside dans un processus continuel du mouvement de la pensée. Au point de départ, l’être détermine la pensée. Au point d’arrivée, la pensée se concrétise lorsqu’elle se détermine comme puissance vitale sur l’être. Le sujet concret est celui qui – à travers la méthode dialectique – « domine » la nature. La vérité est relative à l’analyse du contenu social par la pensée dialectique. La pensée dialectique doit distinguer au sein du mouvement dialectique ce qui vient du contenu réel de ce qui appartient à la forme actuelle de la pensée. La praxis – énergie créatrice – est le point ultime de dépassement des contradictions dialectiques.
La pensée marxiste est par conséquent un humanisme : « De la limitation (la conscience) l’homme fait surgir un infini déterminé, humain, qui enveloppe et délivre et surmonte l’indéfini donné dans l’existence naturelle, et qui peut se nommer : puissance humaine, connaissance, action, amour, Esprit ; ou tout simplement humain ».[3] L’homme économique – homo oeconomicus – doit être dépassé pour aboutir à la libre manifestation de « l’homme total ». Ce dernier « enveloppe en lui toutes les énergies de la matière et de la vie, tout le passé et l’avenir du monde ; mais il transforme la nature en volonté et liberté »[4]. Le fétichisme doit être dépassé afin que l’homme puisse « produire » sa propre vie par lui-même – la vie productive de l’homme en tant qu’activité créatrice, essence humaine, individualité singulière – inscrit dans un processus de réappropriation de la nature. Le démasquage des fétiches est ce qui permettra le dépassement de l’idéologie. L’humanisme marxiste – la fin de l’aliénation humaine ; l’homme « désaliéné » – est un naturalisme achevé, c’est-à-dire l’unité de tous les éléments de l’humain. Le renversement dialectique consiste donc du passage d’un état d’aliénation à un état de « désaliénation », d’émancipation totale. La dialectique matérialiste permet à l’homme de dépasser les contradictions inhérentes à la logique capitaliste afin de lui offrir la possibilité de se réaliser comme individu entier, pleinement émancipé, au sein de la communauté des vivants autrement dit, un homme libre dans une communauté libre.
[1] Henri LEVEBVRE, Le matérialisme dialectique, page 66, PUF, 1940
[2] Henri LEVEBVRE, Le matérialisme dialectique, page 80, 1940, PUF
[3] Henri LEVEBVRE, Le matérialisme dialectique, page 129, 1940, PUF
[4] Henri LEVEBVRE, Le matérialisme dialectique, page 149, 1940, PUF

Laisser un commentaire