L’étymologie du terme « nation » – natio, en latin, a pour origine nascere, « naître » – qui signifie une appartenance ou une origine commune. A partir de l’époque moderne, le terme « nation » se développe comme un sentiment d’appartenance à une communauté donnée. Il faut attendre le siècle des Lumières et la Révolution pour qu’un « sentiment national » prenne forme. En France, la « nation » se conceptualise autour d’une forme d’appartenance à un ordre communautaire nouveau remplaçant l’ « ordre royal » qui disparait. Les écrits d’Ernest Renan, au cours du 19ème incarne cette transformation vers un État Nation. En 1882, dans un discours à la Sorbonne, ce dernier expliquera « les nations, entendues de cette manière, sont quelque chose d’assez nouveau dans l’histoire. L’antiquité ne les connut pas (…) ; Je me résume, Messieurs. L’homme n’est qu’esclave ni de sa race ni de sa langue ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaîne de montagne. Une grande agrégation d’hommes saine d’esprit et chaude de coeur crée un conscience morale qui s’appelle nation ». Il y a un glissement conceptuel au sein duquel la « nation » prend forme en tant qu’inscription dans une nouvelle forme de société à savoir la naissance de la « démocratie » moderne. Cependant, jusqu’au 20ème siècle, c’est plutôt le terme d’ « Etat » qui domine et fournit une logique institutionnalisante d’un pays. L’idée d’État Nation naît de l’incorporation de deux logiques, d’une part l’Etat en tant que processus de légitimation de la domination corrélé d’autre part à un sentiment d’appartenance nationale. L’État Nation représente la nouvelle organisation constitutive politico-juridique des « démocraties » modernes naissantes. Le terme « nation » a également permis aux logiques discursives et normatives dominantes de consolider leurs assises « territoriales ». Bien qu’ – à priori – le terme de « nation » puisse signifier – un sentiment d’appartenance collective à une communauté (langage, tradition, rites, etc), force est de constater que le terme a été utilisé à des fins très variées, parfois manipulé, pour servir des logiques de reproduction de la domination. Nous nous interrogerons donc à travers notre étude sur ce qui a permis à la nation de voir le jour, quels processus interactifs et organisationnels se sont mis en place afin de donner à la nation son nom ? En quoi le terme « nation » est-il une construction historique, empirique, normative, juridique, morale, économique et culturelle ? En quoi la « nation » est-elle héritière de l’articulation entre souveraineté et citoyenneté ? Dans cette perspective il paraît déterminant de savoir dissocier son aspect conceptuel en tant que appartenance culturelle à une communauté, de son pendant reproductif des logiques de domination, à l’instar de logiques impérialistes. Car c’est bien à travers la légitimation de l’idée d’appartenance à une communauté culturelle particulière – « appartenance nationale » – que se sont déroulées les guerres coloniales ainsi que la première guerre mondiale. Le terme de « nationalisme » – a été fortement repris par les idéologies d’extrême droite à l’époque contemporaine ce qui démontre bien les dérives possibles de se référer à la « nation ». Pourtant, il faut restituer au terme de « nation » son sens véritable. Ainsi, en quoi le principe de nation a-t-il permis une forme de cohésion à l’intérieur d’une communauté ? Est-ce une construction légitime ? Quelle opposition est possible ? Par exemple, notons que le terme « internationaliste » est né pour s’opposer à la logique impérialiste des Etats Nations au 19ème siècle. L’arché du processus « internationaliste » se situe tout d’abord au sein des logiques de luttes socialisantes du 19ème siècle. Les valeurs de l’internationalisme – solidarité, fraternité, créativité, émancipation – s’opposent aux « valeurs » impérialistes – et nationalistes – des Etats Nations modernes. Il s’agira par conséquent à travers notre étude – de l’article « La nation et l’internationalisme » de Marcel Mauss – d’articuler ces deux notions et mettre en exergue et d’analyser les ambiguïtés de l’héritage que soulève le terme de nation d’une part, sa construction légitime et sa transcription actuelle confrontée au capitalisme d’autre part.
***
L’idée de nation chez Mauss signifie une société « pleinement intégrée », ou une forme de société « achevée » et pose par conséquent la question de sa distinction avec les sociétés dites « non intégrées ». En outre, il apparait que la nation s’inscrit à travers un processus de centralisation du pouvoir – en opposition à la logique de clan (groupes politico-familiaux ; « les sociétés polysegmentaires »).
Dans cette perspective, en quoi l’organisation politique du pouvoir ne reflète-elle pas toute la « réalité sociale » ? Comment penser le « fond » social dans lequel s’inscrit la vie en communauté et quelles « fonctions » devons-nous lui attribuer ?
« L’organisation stable de la société politique marquée par la présence, la force et la constance d’un pouvoir central, c’est ce que Spencer appelait l’intégration et ce que l’on peut continuer d’appeler ainsi en distinguant les sociétés non intégrées, qui sont les sociétés à base de clans, et les sociétés intégrées »1. Une société « intégrée » est donc une société avec une centralisation du pouvoir consolidée. Mauss utilise le terme d’ « amorphisme » pour caractériser les sociétés précédant la Grèce antique et Rome. Ces sociétés se caractérisaient par un désintérêt de la part de la population vis-à-vis d’un pouvoir quasi inexistant. A cette époque, les lois ne concernent presque que la caste royale et les classes supérieures : « au fond les lois sont extrinsèques à la masse du peuple qui ne reçoit d’en haut qu’une discipline, et nullement une loi, une constitution à laquelle elle adhère autrement que mécaniquement, soit par contrainte, soit par passivité et indifférence »2. Il apparait alors deux formes principales de sociétés : des sociétés uniformes, « organiques » et « solides » (peuple juif, cités antiques), et des sociétés composites, « inorganiques » et segmentées (Inde, Assyrie, Egypte antique). La nation moderne est donc héritière principalement des cités grecques puis latine. L’auteur donne une première définition de la nation : « Nous entendons par nation une société matériellement et moralement intégrée, à pouvoir central et stable, permanent, à frontières déterminées, à relative unité morale, mentale et culturelle des habitants qui adhèrent consciemment à l’Etat et à ses lois »3. L’héritage du droit romain en Europe de l’Ouest est constitutif de l’apparition de la nation moderne. La forme de société que doit représenter la nation moderne est une société avec une certaine intégration, « c’est-à-dire qu’elle doit avoir aboli toute segmentation par clans, cité, tribus, royaumes, domaines
1 Cohésions sociales et divisions de la sociologie, Marcel Mauss, page 581, Aux éditions de minuit
2 Cohésions sociales et divisions de la sociologie, Marcel Mauss, page 583, Aux éditions de minuit
3 Cohésions sociales et divisions de la sociologie, Marcel Mauss, page 584, Aux éditions de minuit
féodaux »4. Comment alors penser l’articulation entre l’individu et la société. La notion de frontière est importante pour caractériser la nation. C’est à l’intérieur de frontières bien délimitées que s’inscrit le processus national. La nation doit aussi être pensée comme l’extension maximum de l’ « unité économique humaine ». Il y a une « forme nationale de la vie économique ». Par exemple, l’unité allemande ne se fit pas sur les conséquences politiques de la Réforme comme certains le laissent entendre, mais sur le développement économique des Etats allemands. Citons Mauss à cet égard pour qui « le processus qui a formé les nations était à la fois économique d’une part, de l’autre moral et juridique »5. L’auteur explique en conséquence les différentes phases dans lesquelles l’économie s’est succédée : fermée (clan et famille) ; urbaine puis nationale. La production économique a évolué passant du local au national (invention de la monnaie) puis enfin à l’international. Les membres sont unifiés économiquement dans une même nation sans distinction de classe ou d’origine. La nation s’est construite à travers une hétérogénéité de phénomènes sociaux, par une unité politique d’une part (juridique, administrative et militaire), et économique d’autre part. Selon Mauss, « une nation digne de ce nom a sa civilisation, esthétique, morale et matérielle, et presque toujours sa langue. Elle a sa mentalité, sa sensibilité, sa moralité, sa volonté, sa forme de progrès, et tous les citoyens qui la composent participent en somme à l’Idée qui la mène »6. Nous pouvons pourtant nous interroger sur deux points : l’esthétique n’est-elle pas universelle ? En quoi le beau pour le Français ne serait-il pas beau pour l’Allemand, et inversement ? Peut-être existe-il un caractère sensible lié au langage, une articulation entre langage et beauté qui attribue à l’esthétique une valeur nationale ? C’est également le même raisonnement concernant la morale : la morale n’est-elle pas universelle ? En quoi le bien en France différerait du bien en Allemagne ? Il parait difficile de penser le bien dans un pays qui serait le mal dans un autre. Nous pouvons néanmoins imaginer des variantes en fonctions des cultures. Il apparait que le processus national prend un sens « métaphysique » dans la pensée de Mauss. Il apparait ainsi que la nation se construit à travers un certain ancrage culturel (langage, forme de vie). En témoigne lorsque l’on voyage comment en fonction du langage par
4 Cohésions sociales et divisions de la sociologie, Marcel Mauss, page 588, Aux éditions de minuit
5 Cohésions sociales et divisions de la sociologie, Marcel Mauss, page 590, Aux éditions de minuit
6 Cohésions sociales et divisions de la sociologie, Marcel Mauss, page 591, Aux éditions de minuit
exemple les modes d’existence, les modes de vie (les mouvements, les conduites) varient. Ces différences « nationales » doivent évidemment se traduire comme richesses (est-ce cela « être internationaliste »), et non pas être le fruit du repli (identitaire) comme nous pouvons le constater au sein des courants nationalistes. Le terme « nation » incite ainsi à la vigilance. Quelles logiques percevoir à travers les processus d’individuation des Etats Nations. Que caractérise leur caractère spécifiquement singulier. Selon l’auteur, les civilisations « nationales » – qui englobent tout l’essentiel du savoir et de la sagesse pratique humaine – sont et seront amenées à diverger l’une de l’autre au sein du processus évolutif historique. L’unité morale, juridique et politique de la nation s’inscrit dans l’esprit collectif à travers l’idée de citoyen et de patrie : « la notion de patrie symbolise le total des devoirs qu’ont les citoyens vis-à-vis de la nation et de son sol. La notion de citoyen symbolise le total des droits qu’a les membres de cette nation (civils et politiques) en corrélation avec les devoirs qu’il doit y accomplir »7. Ce modèle de fond qui a servi à l’humanité s’est inscrit à travers l’élargissement du droit de la cité à la nation. Comment concevoir la corrélation entre patrie et citoyen ? Selon l’auteur, ils sont intrinsèquement liés. La cité grecque ne prenait son sens qu’à travers la citoyenneté de la population. Le patriotisme romain fut un élément fondateur des droits des citoyens. Sur ce point Ernest Renan également indique que Athènes, puis Rome, n’eurent pas à proprement parlé de nation, mais « étaient un ensemble de peuplade, souvent liguées entre elles, mais sans institution centrale »8. C’est à partir de l’entrée dans la « modernité européenne » que le citoyen ne s’inscrivait plus dans la logique locale (la cité) mais nationale (l’Etat-Nation). Cela signifiait la participation du citoyen par délégation parlementaire à l’administration de l’Etat, « car ces deux notions de patrie et de citoyen ne sont, au fond, qu’une seule et même institution, une seule et même règle de morale pratique et idéale, et, en réalité, un seul et même fait capital et qui donne à la république moderne toute son originalité et toute sa nouveauté et sa dignité morale incomparable »9. À ce titre, il apparait à travers l’analyse de l’auteur la manière avec laquelle la construction nationale s’effectue à travers une certaine forme d’idéal.
7 Cohésions sociales et divisions de la sociologie, Marcel Mauss, page 592, Aux éditions de minuit
8 Ernest RENAN, discours de la Sorbonne, « Qu’est ce qu’une nation ? », 1882.
9 Cohésions sociales et divisions de la sociologie, Marcel Mauss, page 593, Aux éditions de minuit
Ne faut-il pas par ailleurs établir un lien entre la construction nationale et l’essor du capitalisme ? Auquel cas, le processus atomisant et déshumanisant de la logique capitalistique ne vient-il pas se frotter à l’ « idéal national » partagé par l’auteur : « le citoyen n’est plus un conscrit du roi, mais un soldat de la République et d’un libre pays »10. Certes, un « progrès » est à noter lors du passage de la caste royale au modèle républicain. Cependant, les logiques intrinsèques à ce passage servant les logiques de domination capitaliste à travers les élites politiques et économiques, en quoi réside alors la « liberté » du citoyen. Si la liberté consiste à subir la logique consumériste aliénante et déshumanisante ne faut-il pas plutôt appeler cela un assujettissement, une aliénation plutôt qu’une accession à une certaine forme de « liberté ». Comment penser la libération d’un pays sans penser la liberté des individus qui la composent ? En quoi la nation a-t-elle une vocation libératrice ? La nation représente certes la totalité des individus – animés d’un consensus – qui la composent mais deviendra libre lorsque les citoyens qui la composent deviendront libres. Selon Mauss, « l’idée-force de nation s’est hypostasiée en termes patriotiques et civiques, métaphysiques et juridiques. Mais elle est l’oeuvre spontanée de générations qui ont étendu au peuple, par le moyen de système de la délégation populaire et parlementaire, le partage de la souveraineté et de la direction »11. Il faut en d’autres termes reconnaître le « progrès » qui s’inscrit à travers la corrélation entre la tradition républicaine et le processus national. La nation moderne individualise et uniformise ses membres. Le processus individualisant des nations modernes peut aussi donner lieu à des formes de superstitions. Le processus d’individuation engendré par la nation moderne va par exemple permettre à une société donnée de se « sentir supérieure » et ainsi « promouvoir » le racisme (Mauss avait bien pressenti l’essor futur de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste) : « l’individuation va jusqu’à se marquer dans deux ordres de phénomènes avec lesquels on pourrait croire qu’elle était incompatible : dans la mentalité et dans la race, dans les formes supérieures de la vie intellectuelle et dans les formes profondes de la vie biologique »12. L’orgueil de la nation créé
10 Cohésions sociales et divisions de la sociologie, Marcel Mauss, page 593, Aux éditions de minuit
11 Cohésions sociales et divisions de la sociologie, Marcel Mauss, page 593, Aux éditions de minuit
12 Cohésions sociales et divisions de la sociologie, Marcel Mauss, page 594, Aux éditions de minuit
l’orgueil de la race. Une dérive déjà pressentie par Ernest Renan, qui dans son discours de la Sorbonne, alertait déjà le risque de confusion, « de nos jours, on commet une erreur plus grave : on confond la race avec la nation et l’on attribue à des groupes ethnographiques ou plutôt linguistiques une souveraineté analogue à celle des peuples réellement existants »13. La nation a permis aux logiques racialistes/racialisantes de s’exprimer au sein d’un collectif organisationnel. Cela nous mène à nous interroger sur la question de la nationalité et de la langue. La langue est ce qui va créer la nationalité. Ainsi la « co-extension » de la langue et de la nationalité va aboutir à la revendication nationale. L’auteur poursuit et articule la nation à la question civilisationnelle. Chaque nation se croit « être la meilleure» ou détenir une forme de supériorité par rapport aux autres. Cela est une « fatuité naturelle » selon l’auteur. Il critique le caractère nationalisant de la pensée et des arts. L’auteur critique le fait que sous couvert de « richesse civilisationnelle » la nation s’approprie des droits qui ne lui appartient pas, garde le secret sur des connaissances et pille les biens intellectuels des autres, à l’instar du débat aujourd’hui du retour des biens culturels d’Afrique par la France. En d’autres termes il critique entre autre la logique impérialiste du processus nationalisant. La nation homogénéise et s’inscrit à la fois dans une logique d’expansion impérialiste. Une « civilisation dominante » est en réalité une civilisation qui s’impose (Ex : Les Habsbourg sur les Slaves). Notons que l’article de Mauss a été publié en 1920 au lendemain de la Première Guerre mondiale. L’auteur note suite au Traité de Versailles une « amélioration » conduisant les nations à d’avantages de retenus afin que les masses puissent se réapproprier leur culture. Face aux processus impériaux racialisants s’opposent des logiques de luttes émancipatrices et universalistes (ne faut-il pas également dire internationaliste). L’auteur insiste sur l’importance de la transmission du savoir comme vecteur de progrès en tant que évolution positive historique de la société. L’auteur résume et conclu son analyse en notant qu’« en somme une nation complète est une société intégrée suffisamment, à pouvoir central démocratique à quelque degré, ayant en tout cas la notion de souveraineté nationale et dont, en général, les frontières sont celles d’une race, d’une civilisation, d’une langue, d’une morale, en un mot d’un caractère national »14. La
13 Ernest RENAN, discours de la Sorbonne, « Qu’est-ce qu’une Nation », 1882.
14 Cohésions sociales et divisions de la sociologie, Marcel Mauss, page 604, Aux éditions de minuit
nation moderne contient une hétérogénéité d’expériences sociales où se trouve le processus naturel de la condition humaine à savoir à la fois des logiques destructrices et impérialistes (valeurs négatives) et à la fois des logiques constructives, émancipatrices et solidaires (valeurs positives). Distinguons à ce titre le nationalisme du patriotisme : le nationaliste pense son capital culturel supérieur aux autres. Pour cela il est prêt à endosser une posture de domination vis-à-vis de ce qui lui est étranger. Le patriote apprécie les valeurs et les subtilités de son capital culturel mais en aucun il ne se voit ou ne se croit supérieur aux autres.
Dans ce cadre, comment analyser les rapports d’interdépendances entre sociétés ? Tout d’abord, la logique « internationaliste » s’inscrit dans un processus d’absorption des petites sociétés au profit des plus grandes (synoecisme). Mauss pressentait déjà la possibilité d’une Union européenne, dans sa construction actuelle, « si la formation de groupes sociaux plus vaste que nos grandes nations est encore entièrement du domaine de l’idée, et de l’idéal, (…) »15. Pour qu’une société change, il faut que son milieu change, c’est-à-dire cela nécessite un bouleversement des processus interne sociaux. Cette vie intérieure des sociétés s’explique en partie par la relation entretenue avec les autres sociétés. Considérons ainsi l’ensemble des conditions internationales – ou inter-sociales – de la vie de la relation entre sociétés comme un milieu de milieux. Comment définir alors les processus de transmission entre les sociétés ? Mauss pointe l’évolution juridique des sociétés, à savoir un passage d’un droit local à un droit international. Toutefois, force est de constater que les échanges entre sociétés ont été d’abord et avant tout d’ordre commercial. Vulgairement, le processus évolutif commercial est passé du troc silencieux exceptionnel ou rituel, au troc libre, du troc à l’achat, de l’achat au marché, du marché colonial ou national au marché mondial. Les sociétés se sont vues échanger des techniques ce que l’auteur interprète comme un « bienfait humain » (face aux logiques conservatrice, protectionniste nationaliste). L’histoire de la civilisation coïncide avec l’internationalisation des modes de production (découverte des « arts industriels »), « c’est-à-dire une vie de plus en plus heureuse des masses de plus en plus grande sur des sols de plus en plus vastes »16. La « science industrielle » (la technique) vient remplacer la transcendance divine dans
15 Cohésions sociales et divisions de la sociologie, Marcel Mauss, page 604, Aux éditions de minuit
16 Cohésions sociales et divisions de la sociologie, Marcel Mauss, page 613, Aux éditions de minuit
le coeur des hommes, « le patrimoine commun de l’humanité, c’est encore plus que la terre et les capitaux, l’art de les faire fructifier et les trésors des produits qui font qu’il y a humanité, et humanité civilisé internationalement »17. L’esthétique est également un phénomène international. Il existe un caractère inter-social du rationalisme (pratique et esthétique) : « la raison elle-même que nous disons d’origine collective, ne l’est pas seulement en ce sens qu’elle est seulement l’oeuvre des hommes travaillant en commun en confrontant leur expériences à l’intérieur d’une société, elle l’est en ce sens qu’à un haut degré, elle est l’oeuvre de la collaboration entre des siècles confrontant leur expériences »18. L’internationalisme rationaliste véhicule des idées, emprunte des techniques et esthétiques et enrichi le processus culturel international. L’esthétisation de la rationalité « multiculturalise » le processus sociétal. Le phénomène religieux a également donné lieu à de nombreux échanges inter-sociaux. Il apparait alors une forme de perméabilité des religions des unes aux autres. En d’autres termes, nous pouvons relever une interpénétration du phénomène religieux, mais aussi technique, esthétique et juridique. En effet, il existe selon l’auteur une « nécessité pour les nations arrivées à un certain niveau économique, esthétique et politique, d’accorder leur droit et leur morale les uns avec les autres »19. Nous assistons donc à une uniformisation des institutions juridiques. L’opposition et l’individualisation de plus en plus en forte des nations modernes s’inscrivent d’avantages au sein de processus mentaux et moraux que juridiques et politiques. Mauss donnait déjà les prémisses du système juridique international (il suffit de penser au système onusien aujourd’hui) lorsqu’il disait, « leur structure (aux nations modernes), leur constitutions deviennent pratiquement chaque jour plus semblables et c’est vraiment entre pairs que s’établira le concert des nations »20. Le langage reste le fait social fondamental qui oppose une nation à une autre : « c’est vraiment par leurs langues et à causes de leur langues que les grandes masses que l’on appelle des « races » (nota bene : les guillemets sont volontaires ici car nous pensons que s’il existe une « race », c’est bien et seulement la race humaine. Le mot « race » a d’ailleurs été supprimé de la constitution française en 2018. Nous voulons
17 Cohésions sociales et divisions de la sociologie, Marcel Mauss, page 614, Aux éditions de minuit
18 Cohésions sociales et divisions de la sociologie, Marcel Mauss, page 614-615, Aux éditions de minuit
19 Cohésions sociales et divisions de la sociologie, Marcel Mauss, page 619, Aux éditions de minuit
20 Cohésions sociales et divisions de la sociologie, Marcel Mauss, page 620, Aux éditions de minuit
simplement souligner l’ambiguïté que ce mot peut soulever et la vigilance qu’il faut porter à son égard. Il va de soi que Mauss n’est pas un auteur « raciste » – bien au contraire –), les grandes et les petites nations sont impénétrables les unes aux autres »21. Pourtant, les langues ont également un caractère inter-social. Elles empruntent des mots, des syntaxes et des phonétiques chez les communautés voisines. L’auteur prend l’exemple de l’anglais. Les bretons – qui avaient leur propre dialecte – intégrèrent la langue anglo-saxonne – qui elle-même est le fruit de l’interpénétration entre le dialecte du peuple des Angles et des Saxons. L’anglais moderne est ainsi le fruit de l’influence et de l’interpénétration d’au moins cinq dialectes différents (angle, saxons, bretons, danois, normand), « le vocabulaire change, s’accroît, s’altère dans ses proportions, et la langue anglaise en même temps que l’Angleterre se forme avec le caractère spécial d’avoir un vocabulaire en grande partie latin, des verbes germaniques, une phonétique à soi, une morphologie particulière où le genre et le nombre disparaissent presque et une syntaxe qui n’a presque plus rien des couches primitives »22. Il en va de même pour de nombreuses autres langues. Il y a également un « internationalisme de la langue » (à l’instar du voyage des proverbes, de la rhétorique, de la logique grecque, de la dialectique ou encore de la sophistique). Cependant, malgré leurs origines communes, les grandes langues des grandes nations tendent à se singulariser. Cela interroge la possible idée de créer un langage universelle propice à une entente parfaite entre tous les hommes (pensons notamment à l’échec de l’Esperanto). L’Idée est universelle : « Il n’y a aucune espèce de raison de supposer qu’avec le développement considérable des sciences, des arts, y compris le politique et le morale, et des beaux-arts et de la raison (raison pure et raison pratique), fruit de l’éducation et de la traduction humaine, cette part universelle de notre esprit n’aboutisse à un langage unique trouvant partout des équivalents, même dans les détails du discours »23. Une langue universelle rendra possible une société universelle et inversement selon l’auteur. Il entrevoit une multiplication des interpénétrations culturelles pour le devenir sociétal. Un siècle plus tard, l’optimisme de l’auteur semble se vérifier : Les logiques impérialistes demeurent (
21 Cohésions sociales et divisions de la sociologie, Marcel Mauss, page 620, Aux éditions de minuit
22 Cohésions sociales et divisions de la sociologie, Marcel Mauss, page 621, Aux éditions de minuit
23 Cohésions sociales et divisions de la sociologie, Marcel Mauss, page 624, Aux éditions de minuit
« l’américanisation » de la société occidentale via la logique consumériste capitaliste ; ingérence de pays étrangers au nom de la « démocratie »), les logiques identitaires et de « repli national » fleurissent (Hongrie, États-Unis, Italie, Brésil, Turquie, Israël voire la France), désengagement d’un « projet commun » comme le démontre le retrait du Royaume Uni de l’Union européenne. La situation reste paradoxale cependant comme le démontre l’apparition de nombreux courants – en tant que traduction politique – qui viennent réaffirmer la pensée de Mauss comme l’altermondialisme, le populisme de gauche, la résurgence de la pensée socialiste, le post-marxisme (voire résurgence du marxisme tout court non sous la forme du matérialisme historique mais à travers la pensée dialectique), la décroissance, le fédéralisme, le convivialisme, etc.
La nation est selon Mauss le plus haut degré de perfection des formes de la vie en société bien que cette dernière reste imparfaite. Pour se perfectionner, l’auteur propose notamment une nationalisation des choses économiques, où la nation deviendrait « un groupe naturel d’usagers, d’intéressés, une vaste coopératives de consommateur,, confiant ses intérêts à des haut administrateurs responsable, et non à des corps politique recrutés, en général, sur des questions d’opinion, et en somme incompétent »24. Mauss pense le socialisme comme l’avenir le plus prometteur des processus de la vie nationale. Il faut par conséquent opposer nationalisme – qui isole la nation – à internationalisme, qui est « l’ensemble des idées, sentiments et règles et groupement collectifs qui ont pour but de concevoir et diriger les rapports entre les nations et les sociétés en général »25. Les rapports entre nations se règlent finalement exactement de la même manière qu’autrefois se réglaient les rapports entre clans. Il existe une « morale internationale » – bien qu’imparfaite –. Il y a une interdépendance croissante – principalement économique et morale, mais aussi politique, juridique et esthétique– de la vie de relation entre société. Le devenir de la société s’inscrit selon Mauss non pas au sein d’une forme « supranationale » qui absorberait les autres nations mais bien au sein d’un processus consensuel au sein de la vie des relations entre nation. Le rôle et la volonté du peuple joue un rôle déterminant dans le processus qui engagera les nations à la sagesse, la douceur et la
24 Cohésions sociales et divisions de la sociologie, Marcel Mauss, page 628, Aux éditions de minuit
25 Cohésions sociales et divisions de la sociologie, Marcel Mauss, page 630, Aux éditions de minuit
philanthropie : « La solidarité organique, consciente, entre les nations, la division du travail entre elles, suivant les sols, les climats et les populations, aboutiront à créer autour d’elles une atmosphère de paix, où elles pourront donner le plein de leur vie. Elles auront ainsi sur les individualités collectives l’effet qu’elles ont eu sur les personnalités à l’intérieur des nations : elles feront leur liberté, leur dignité, leur singularité, leur grandeur »26. Cependant, les échanges entre la population et les philosophes sont vitaux pour inscrire des processus vertueux au sein de la société. In fine, Mauss met en exergue les enjeux existentiels du devenir de nos sociétés. La construction nationale reste un sujet ambigu autant elle s’est inscrite au sein d’un processus destructeur (impérialisme, guerres, volonté d’imposer la plupart du temps par la force sa culture à une autre) autant elle a pu faire fleurir un enrichissement culturel à une société donnée. Ainsi, le projet national ne doit pas servir le repli identitaire et le nationalisme – ni non plus être la caution pour les logiques racistes et racialistes de s’exprimer – mais permettre un l’équilibre culturelle entre différentes cultures. En cela, le projet internationaliste maussien reste à accomplir autant – nous l’avons vu – les logiques sociétales actuelles tendent plutôt sur un repli identitaire que sur une ouverture au monde. L’anthropologie maussienne promeut la richesse des interpénétrations culturelles et vise l’universalisation inter-socialisante de nos sociétés.
26 Cohésions sociales et divisions de la sociologie, Marcel Mauss, page 633, Aux éditions de minuit

Laisser un commentaire